Lumières Fantômes

Lydia Millet

Le Cherche Midi

  • 8 mars 2014

    Parce que sa femme, Susan, est plus qu’inquiète de la disparition de son patron à Belize, et parce qu’il découvre soudain qu’elle le trompe, Hal Lindley décide sur un coup de tête d’aller mener des recherches sur place, lui qui, jusqu’à présent, n’avait guère procédé à des investigations que dans le cadre de ses fonctions d’employé du fisc.
    En réalité, il ne se soucie guère du disparu, il s’en fait clairement la réflexion une fois qu’il se retrouve là-bas :

    "Il allait manger, faire une promenade. Comme personne ne l’écoutait, il pouvait donc bien l’avouer : il n’était pas là pour trouver quelqu’un. Pas là pour se démener mais plutôt pour fondre, se stabiliser, s’amalgamer et se relever dans une forme neuve… mais il pouvait quand même s’occuper quelques heures par jour en recherches quelconques. Ça lui allait. Ça lui donnerait quelque chose à faire."
    Loin de chez lui et des siens, Hal compte donc (se) chercher un peu, mais son (en)quête, soudain dynamisée par un couple d’Allemands redoutablement efficace, va l’emmener aux lisières de lui-même et de son monde …

    Dans l’hôtel où il réside, Hal rencontre en effet un sympathique et énergique couple d’Allemands (croqué avec bonheur !), qui se pique de l’aider presque malgré lui dans la recherche de Stern, le patron de sa femme. Son périple est narré sur le mode légèrement ironique-distancié avec lequel il appréhende ce qui lui arrive (il a en permanence l’impression de regarder un film). Mais, sous la chronique des incidents ou micro-événements auxquels il participe, affleure celle d’un quinquagénaire en proie au doute, sur ce qu’il est et l’existence qu’il a vécue jusqu’ici. Belize et l’affaire Stern, davantage qu’une toile de fond, servent ainsi de révélateurs, sans à-coups mais comme si la réalité, la vraie, s’infiltrait progressivement dans la conscience de Hal.

    Lydia Millet concilie parfaitement un récit bien mené et les questionnements de son héros, les deux s’éclairant mutuellement. Hal est un personnage intéressant et attachant, dont certaines réflexions peuvent nous inviter à porter un regard critique sur nos propres positionnements. Le sentiment de dérision douce-amère émanant du texte contribue au charme qui s’en dégage : le lecteur a l’impression d’accompagner Hal dans ce périple moite et incertain hors de ses sentiers battus et, par procuration, de se mettre (un peu) en danger comme lui.
    Un roman plaisant et intelligent qui, par ricochet, interroge aussi l’individu dans la société qui le (dé)forme.


  • 24 novembre 2013

    Un petit air de Houellebecq

    S’il n’était pas né sous la plume de Lydia Millet, Hal Lindley aurait pu être un Américain moyen. Employé de l’administration fiscale de Californie, marié à Susan depuis plus de trente ans, père aimant, propriétaire d’un chien et d’un pavillon dans un quartier résidentiel, le gars qui ouvre le frigo pour prendre une bière à peine rentré du boulot. Mais Lydia Millet récidive dans l’art de court-circuiter le banal. Sous les doigts de cette romancière surdouée, les photos les plus impeccables s’écornent : il manque une patte au chien de Hal ; tout indique que sa femme Susan le trompe avec un collègue qui fait la moitié de son âge ; quant à Casey, la fille adorée, elle a été victime d’un accident de la route à la fin de l’adolescence et passera le reste de sa vie sur un fauteuil roulant. Ah oui, on allait oublier : Hal vient de découvrir que Casey gagne sa vie en répondant à un téléphone rose. C’est de cette réalité vacillante, une réalité comme on les aime et comme seuls semblent capables de les capter avec justesse les romanciers américains, – un homme arrivé à la moitié de son existence, une crise conjugale et une remise en question radicale – qu’émerge le foudroyant troisième roman de Lydia Millet. Car ce qu’on vient de raconter, ce n’était que la situation initiale. Au bord de l’implosion, Hal décide de partir sur les traces de T., le jeune patron de Susan, mystérieusement disparu dans la jungle des Caraïbes quelques mois plus tôt. Histoire de se racheter un héroïsme, mais, surtout, histoire de faire les comptes avec tous les échecs de sa vie. II s’embarque en direction du minuscule royaume du Belize, sorte d’annexe touristique des États-Unis, et échoue dans un hôtel pour Blancs. Là, il commence mollement son enquête, mais les indices lui tombent tout crus dans le bec : c’est la dynamique de la quête qui intéresse Lydia Millet, pas la rigueur cérébrale du thriller. Escorté d’un couple d’Allemands, Hans et Gretel [sic] aussi adorables que physiquement irréprochables (Gretel, surtout, avec ses petits seins fermes, sa natte cuivrée et sa manie de prendre des bains de minuit), Hal se lance sur les traces d’un homme qui semble l’avoir précédé dans sa fuite autodestructrice. Promenades sous-marines au milieu de bancs de coraux ternis, improbables excursions à bord de navires de l’armée américaine, nauséeuses fêtes d’expatriés, percées dans la jungle et visite des prisons locales ; en cherchant T., Hal se perd, boit, et rumine beaucoup. Et devient le héros d’une épopée de looser un brin houellebecquienne. Mais quelle bouleversante épopée… Faut-il répéter que les plus beaux héros sont toujours les plus médiocres ? Avec « Lumières fantômes », Lydia Millet livre un véritable manuel d’écriture romanesque. Style puissant, descriptions d’une justesse ahurissante, subtilité dans l’analyse capable de décourager – on préfère vous mettre en garde – quiconque ambitionnerait de prendre la plume. Le format, le rythme, la langue et la narration de cet ouvrage sont calibrés à la perfection (profitons-en pour saluer le remarquable travail de Charles Recoursé, le traducteur). Et l’humour, l’humour de Lydia Millet ! Est-ce que Franzen ou Roth eux-mêmes sont capables d’autant de corrosion ? On ne se risquerait pas à mettre la main au feu.

    Lire la suite de la critique sur le site o n l a l u